Christian Bérard, « clochard magnifique »!

Christian Bérard

Christian Bérard (1902-1949), « Au salon, la conversation », 1944.

Huile sur toile, signée en bas et à gauche (24×19.5cm).

Anciennes collections de Boris Kochno et de Pierre Pastré.

Cette oeuvre fut exposée à l’exposition « Christian Bérard » au musée Cantini de Marseille en 1973.

Disponible – Available

Christian Bérard est issu d’une famille bourgeoise. Après des études au lycée Janson-de-Sailly, il entre en 1920 à l’Académie Ranson. Il est influencé par Édouard Vuillard et Maurice Denis. Christian Bérard expose ses œuvres pour la première fois en 1925 à la galerie Pierre. Jacques Bonjean et Pierre Colle, galeristes associés à Christian Dior, exposent régulièrement les œuvres de Bérard. Il collabore par la suite avec Jean-Michel Frank, grande figure de l’Art déco, avec lequel il réalise des panneaux peints et des projets de dessin de tapis dont s’inspireront les couturiers Coco Chanel, Elsa Schiaparelli et Nina Ricci. Ses peintures ont essentiellement pour objet la figure humaine. De 1926 (exposition à la galerie Eugène Druet) à 1930, il appartient au groupe d’artistes « néo-humanistes», défendu par le critique Waldemar George, avec notamment les frères Berman, Pavel Tchelitchev, Kristians Tonny et Joseph Floch. Il n’expose plus ses tableaux à partir de 1934, engageant sa carrière sur d’autres voies.

Dès le début, il est attiré par le théâtre dont il deviendra l’un des principaux créateurs de décors et de costumes au cours des années 1930 et 1940. Il travaille dès 1930 en étroite collaboration avec Jean Cocteau et Louis Jouvet. En plus du théâtre il s’investit durant sa carrière dans le ballet.

« Cristian Bérard, clochard magnifique » par Jean Pierre Pastori:

« Le 12 février 1949, Christian Bérard s’effondre au théâtre Marigny alors qu’il vient de mettre la touche finale aux décors des Fourberies de Scapin de son ami Louis Jouvet. Celui que l’on surnomme « Bébé » quitte alors la grande scène sous les bras de Jouvet et de Jean-Louis Barrault, qui le hissent jusque dans son lit, au cinquième étage de son immeuble. Cet ultime coup de théâtre sonne le glas d’une vie artistique et mondaine mouvementée. Peintre, dessinateur de mode, décorateur et costumier de théâtre, Bérard fut exposé par Christian Dior, mit ses talents au service de metteurs en scène de premier plan tels que Jean Cocteau et Roland Petit, collabora comme illustrateur de mode avec Vogue et Harper’s Bazaar, conseilla les grands noms de la haute couture, d’Elsa Schiaparelli à Robert Piguet… Artiste bohème très en vue, avec sa barbe tachée de peinture et sa mise négligée, il fréquenta le Tout-Paris des années 1930 et 1940, accompagné du célèbre librettiste Boris Kochno, son amant. »

André Dauchez, son voyage en Amérique en 1920.

Partie I: une longue traversée de Cherbourg à New-York!

André Dauchez: carte dessinée à l’encre de sa traversée, du 18 au 28 mars 1920.

André Dauchez a été invité aux Etats-Unis, à Pittsburgh, pour être membre du jury du Carnegie Institute. Pour s’y rendre, il doit embarquer sur un transatlantique, il va raconter son séjour et plus particulièrement sa première traversée de l’Atlantique, en prenant des notes dans deux petits carnets qui ont été conservés et dont on souhaite partager les impressions et les souvenirs.

Carnegie Institute de Pittsburgh.

C’est en 1895 qu’Andrew Carnegie, philanthrope et industriel de l’acier, fonde le Carnegie Institute, qui deviendra le Carnegie Museum of Art, l’un des tous premiers musées d’art moderne et contemporains des Etats-Unis. A partir de 1896, aura lieu chaque année une exposition internationale d’artistes contemporains venant des Etats-Unis et d’Europe principalement. C’est parmi les artistes invités à exposer, que l’institution constituera sa propre collection, en faisant l’acquisition de centaines d’œuvres au cours de ces années-là. Pour ce faire, dès le départ, l’institution va se faire aider dans ses choix par la création d’un comité d’experts internationaux et par un jury composé d’artistes internationaux également. C’est ainsi que nombre d’artistes français notamment vont participer à ce jury et conseiller le Carnegie Institute dans ses acquisitions. On trouve dans les collections des œuvres de Auguste Rodin, Camille Pissarro, Alfred Sisley, Claude Monet, Henri Matisse, mais également Lucien Simon, Henri Rivière, Jean-Emile Laboureur, Jules Breton…

Pour l’exposition de 1920, André Dauchez a été invité pour être membre du jury du Carnegie Institute, et il s’embarque donc en direction de New-York, le 18 mars !

Les premières impressions.

André Dauchez est dépaysé dès le départ du train de Paris qui l’amène à Cherbourg, il est ailleurs ! Dans ce train « plein d’Américains installés là comme chez eux, les employés ne parlant pas français… j’ai l’impression très nette que je ne suis plus en France ».

Il doit embarquer sur le paquebot Lapland en provenance de Southampton et à destination de New-York. Le Lapland est un paquebot belge de la Red Star Line mis en service en 1909. Pendant la Première Guerre mondiale, ce navire est transféré à une compagnie sœur, la White Star Line, qui l’exploite entre Liverpool et New York. En 1920, il navigue donc sous pavillon britannique, et il embarquera, selon les notes d’André Dauchez, 2.265 passagers et 429 hommes d’équipage pour cette traversée.

En attendant l’embarquement sur le paquebot qui a du retard, il s’est installé comme les autres voyageurs sur le transbordeur le Nomadic qui doit amener les passagers à bord du transatlantique en rade de Cherbourg. Il s’agit d’un transbordeur longtemps affecté au port de Cherbourg pour le compte de la compagnie White Star Line. À ce titre, il transporte sur le Titanic 179 des 281 passagers embarquant à Cherbourg le 10 avril 1912, cinq jours avant son naufrage au large de Terre-Neuve.

Dauchez se rapproche tout de suite des membres de l’équipage : « comme on s’entend tout de suite avec les marins quant on leur parle de leur métier ! » et se lie d’amitié avec le maître d’équipage, un breton de Pont-Aven, « qui me raconte ses aventures et est ravi d’évoquer en ma compagnie tous les coins de la côte de là-bas ».

La vie à bord d’un transatlantique.

André Dauchez va être emporté par la magie de l’instant où le paquebot va apparaître, sortant de la nuit profonde, «… des centaines de lumières multicolores avec ses innombrables hublots illuminés en étages compliqués ». Il est déjà minuit lorsque le transbordeur accoste les flancs du transatlantique et « …cela devient extraordinaire. Je ne regrette plus l’embarquement de jour, car ce spectacle nocturne d’un grand paquebot comme je n’en avais jamais vu, surgissant de la nuit et ouvrant ses flancs pour recevoir de nouveaux hôtes, est une des impressions les plus émouvantes qu’il m’ait été donné de ressentir ».

Pour Dauchez, une fois à bord du paquebot, tout lui paraît immense et compliqué « je monte à bord et me voici perdu dans la grande ville flottante ». Il ne sait pas se diriger devant ses escaliers qui montent ou descendent vers d’autres ponts, aucune information en français, si ce n’est une affiche qui « me saute aux yeux, « Smoking strictly prohibited ». Zut, moi qui vient de m’en payer un !… A la réflexion, je finis par penser qu’il ne s’agit peut-être que d’une défense de fumer. D’ailleurs tout le monde fume ».

Il arrive à rejoindre sa cabine (numéro 110 sur le 3ème pont de la première classe) qu’il va partager avec Mr Olsson[1], peintre britannique de marines, ayant déjà participé au Salon de Pittsburgh en 1914. Il aura bien du mal à communiquer avec lui, et ce dernier passera une grande partie de la traversée à dormir : « Olsson dort sans cesse ; quelle puissance de sommeil ». Il s’installe dans sa couchette, le paquebot se met en route pour une traversée d’une dizaine de jours : « c’est surtout à la fraîcheur de l’air qui entre et au bruit du vent qui souffle du hublot resté ouvert que je sens qu’on est parti ».

Notre voyageur va passer le deuxième jour à découvrir la grandeur et la majesté du navire. Il est en admiration devant les longs couloirs, les vestibules, les salons, le mobilier à disposition des passagers « des fauteuils, aux murs les portraits de peintres flamands anciens…grands tapis, électricité partout…tables à jeux, bibliothèque, fauteuils profonds, divans extra-confortables… Tout cela est sans style déterminé, sans aucune recherche de goût mais sérieux, confortable surtout ».

André Dauchez est aussi surpris de la qualité et la variété des plats servis aux différents repas. Il goûte pour la première fois le pamplemousse « aromatisé…exquis ». Il découvre la cuisine anglo-saxonne et se régale de « petits pains briochés admirables, du beurre de 1er choix… du bouillon chaud très pimenté, excellent…. Bière parfaite… Nouveau régal, potage très pimenté, goût de gingembre et de poivre, poisson, dinde avec accompagnement de légumes, glace, fromage, banane… repas admirable comme toujours avec huîtres frites, côtes de mouton, compote de pêche… le tout présenté magnifiquement avec une multitude de couverts, de petits plats, d’ornements de toute sorte ». Mais il est aussi choqué par toute cette nourriture et le comportement de certains passagers : « Comme on est loin de la vie chère et des privations auxquelles nous sommes habitués en France. Et quel gaspillage de toutes ces bonnes choses ! Les gens chipotent dédaigneusement cette nourriture raffinée. Quelques bouchées et ils éparpillent dans leurs assiettes très négligemment de quoi nourrir et régaler des familles entières. Moi, je suis plus consciencieux ».

André Dauchez rencontre également le confort moderne, et relate son expérience avec les toilettes du bord : « Détail fâcheux et sans importance : dans les W.C. qui abondent et où les perfectionnements de confort et d’hygiène se multiplient, un maudit mécanisme, des récipients crachent des paquets d’eau à tout instant et rendent intenable la situation de l’occupant. Peut-être est-ce une mesure de propreté obligatoire. Ce serait vraiment exagéré. ».

Durant la traversée, le paquebot essuie de fortes mers et Dauchez note : « L’ordre, la propreté, toutes les mesures de sécurité et de confort, tout est irréprochable à bord. Dès que le vent fraîchit, que les embruns s’élèvent, aussitôt des bâches sont posées, des places relevées, les mauvais passages condamnés, de manière à assurer le maximum de confort ».

Il va également visiter les autres ponts dits inférieurs : « Après déjeuner, visite de la 2ème classe. Les cabines sont bien, un peu plus petites qu’en 1ère et moins aérées surtout dans l’intérieur. Beaucoup plus de monde qu’en 1ère, semble-t-il. En tout cas beaucoup plus d’animation. Du haut du spardeck vers l’arrière, le coup d’œil est pittoresque, divertissant, car on plonge sur les 3ème où grouillent des masses de gens, les uns couchés par terre, les autres debout. Un groupe de danseurs, russes ou polonais, dansant une sorte de bourrée au son d’un accordéon. Beaucoup d’enfants. A l’arrière des matelots font de la gymnastique, s’amusent, gesticulent. C’est infiniment plus gai qu’en 1ère classe ».

Le samedi 27 mars, André Dauchez a l’autorisation de visiter le paquebot avec deux compagnons de voyage, Mr Wauters et l’abbé Hubert Van Rechem : « Descente aux machines. C’est comme une extraordinaire usine, très vaste et d’une hauteur énorme, puisque ça remplit le bateau sur une grande surface et dans toute son élévation. Une masse de mécaniques travaillant en tous sens. Certaines sont de dimensions formidables et inspirent de l’effroi. Ordre magnifique, propreté, aération et très peu de trépidation. (…) Sur l’avant, derrière une porte de fer, sont les chaufferies. Huit gueules de feu où des damnés enfournent perpétuellement le charbon. Chaleur atroce. Lumière insoutenable des flammes quand une porte s’ouvre sur le foyer. C’est une vision d’enfer ».


[1] Albert Julius Olsson (1864-1942), artiste britannique, membre de la Royal Academy.

La navigation : Dauchez aime à décrire la course du navire.

Le dimanche 21 mars 1920, il note : « Ce matin le vent est extrêmement violent. A l’avant du côté du vent on est presque déshabillé par la force de l’air. Aussi la mer grossit vite. D’en haut, on se croirait sur une falaise que les lames viennent battre. Celles que rejettent l’étrave sont de vraies montagnes d’eau et leur rencontre avec celles du large produits des chocs étonnants ».

Il note également la différence entre les éléments parfois déchaînés qui entourent le paquebot et ce calme raffiné qui se passe à son bord : « Le contraste est saisissant entre cette immensité en furie, ce désert d’eau en convulsion, et la vie luxueuse du bord, abritée par une mince cloison contre le drame de la mer et du ciel. D’un côté le gouffre infini, de l’autre un décor somptueux, des lumières à foison, des tapis, des tables richement servies, des gens en grandes toilettes, des fleurs, des bijoux… ».

Dauchez n’en est pas moins poète à ses heures dans la description de ce qu’il voit et ressent : « Et voici que dans le Nord montent de grands rayons d’aurore boréale. C’est très beau. Ça change très vite, les nuages revenant en masse poussés par un vent furieux de Nord-Ouest, et toute la soirée c’est une vraie fantasmagorie tout à fait sinistre de lueurs livides dans les nuées sombres sur une mer d’encre avec les têtes blanches des lames. On croirait par moment que de puissants projecteurs fouillent le ciel, que plusieurs clairs de lune transparaissent de l’Est à l’Ouest, et une sorte de tapis de brume couvre la mer par le travers du bateau d’une façon très nette, absolument incompréhensible, couvrant une partie de l’horizon et suivant régulièrement notre marche ».

Le mercredi 24 mars, en tant que marin, il note : « La force du vent est effrayante, les montagnes d’eau se dresse, la mer est écumante, terrible, jusqu’au fond de l’horizon. (…) Je crois n’avoir jamais vu pareille tempête. Il est probable même que les plus gros temps que j’ai pu observer étaient bien loin d’atteindre à cette extrême violence. Mais il est difficile de faire des comparaisons, car il n’y a pas ici les points de repère habituels : lames à l’assaut des côtes, petits bateaux en détresse, arbres déracinées, etc… ».

Seul au milieu de l’Océan, mais le monde continue de tourner !

Bien qu’au milieu de l’Océan, le paquebot n’est pas totalement coupé du monde. Le voyageur prend ainsi régulièrement les nouvelles du monde et plus particulièrement de ce qui se passe en Allemagne. Il note le 19 mars : « A midi est affiché le résumé des nouvelles mondiales recueillies par la T.S.F., on y parle du gâchis en Allemagne… Les nouvelles d’Allemagne indiquent toujours une situation chaotique et inquiétante ».

Dauchez est en admiration devant la T.S.F. : « Quelle extraordinaire invention que cette télégraphie mystérieuse qui permet de correspondre, à travers l’ouragan, sur cette mer infinie et tourmentée, avec d’autres êtres humains… ». Le dimanche 21 mars, il fait la connaissance du Consul de Belgique, Mr Simon, qui va prendre son poste à San Francisco et avec lequel il échange sur les nouvelles en Europe : « Il me renseigne sur les nouvelles du jour. Le gouvernement boche paraît triompher de la révolution, bien que les batailles continuent dans les rues, que les socialistes, résistent, que les officiers soient lynchés. Est-ce une comédie organisée, comme le prétendent les Belges présents ? Je n’en sais rien. ». Le lundi 22 mars, il note les nouvelles du jour : « Suicide du général boche Lutwitz, république des soviets progressant en Allemagne… ». Il s’agit très probablement du général Walther Von Lüttwitz qui écrasa en janvier 1919 le soulèvement spartakiste, et qui prendra une part active dans le putsch raté de Kapp entre le 13 et le 17 mars 1920, avant de se réfugier en Hongrie, et qui est mort en 1942 !

Le mercredi 24 mars, Dauchez continue à prendre les nouvelles du monde : « Le communiqué annonce des batailles un peu partout, un chambardement universel, en Allemagne, à Valparaiso, dans tous les coins du monde. ».

Le jeudi 25 mars, les nouvelles annoncent : « Des grèves un peu partout. Celle des mineurs en Angleterre va encore troubler davantage les conditions de la vie en France. Quand donc vivra-t’on tranquille, enfin ? ».

Les compagnons de traversée.

Il y a tout d’abord Mr Olsson, peintre britannique qui vient également participer à l’exposition du Carnegie Institute, et avec lequel il partage la cabine : « Olsson est le meilleur des hommes. Il me soigne attentivement. Après m’avoir offert tantôt deux cocktails excellents et fourré du tabac plein ma blague, il se préoccupe de savoir si je suis assez couvert la nuit… ».

Il fera d’autres rencontres lors de la traversée, dont certaines étonnantes et il les évoque tout au long de ses notes.

Il rencontre Mr Wauters, citoyen belge, et sa femme française, qui partent en Amérique « pour 3 ou 4 ans, représentant une grande fabrique de glaces. Il parle couramment je ne sais combien de langues, le wallon, le bulgare, l’espagnol, l’allemand et l’anglais. ». Ils auront de longues conversations, sur l’art et surtout sur « l’histoire de la Belgique pendant l’occupation. (…) Il me raconte un tas de choses curieuses ». Quelques jours plus tard, AD rencontre un autre citoyen belge de Liège, Mr Paul Staes, à qui il présente Mr Wauters : « Toute la journée se passe en récit où tous deux évoquent d’une manière très saisissante, avec des détails émouvants et inédits, leurs souvenirs de la guerre. Ils ont, l’un et l’autre, rendus de grands services à leurs pays, au risque de leur vie, dans les services d’information, organisés à la barbe des boches pour renseigner les alliés, faire évader des prisonniers, etc… ».

« Je m‘entends à merveille avec Mr Staes. Lui et Wauters, devenu un vrai camarade, seraient des amis véritables. Mais nous reverrons-nous jamais ? ».

Une rencontre va surprendre André Dauchez, celle avec le révérend père Hubert Van Rechem : « le jovial ecclésiastique, moitié belge, moitié américain, est un type assez curieux. Il est tout le temps fourré au bar, fume, joue aux cartes. C’est un prêtre catholique qui s’occupe des missions chez les indiens d’Amérique et d’écoles chrétiennes ». Il le retrouve un soir au bar où « l’étonnant abbé chante tous les refrains d’opéra et les airs de danse en vogue. Quel drôle d’ecclésiastique et combien peu semblable à ceux de chez nous. Peut-être a-t-il la bonne méthode, pour exercer son ministère dans toutes espèce de milieux, s’il est vraiment un prêtre sérieux, malgré l’apparence ». A un autre moment, au plus gros de la tempête que rencontre le paquebot, il retrouve l’abbé : « J’ai fait bénir mon vieux chapelet tricolore par le R.P. Hubert. Ce sera un souvenir de cette étrange figure de prêtre, joyeux compagnon, mais sympathique ».

Dauchez est plus qu’étonné par ce personnage : « Le R.P. Hubert m’intrigue de plus en plus. C’est un personnage bien énigmatique. D’une gaieté exubérante, serviable, au mieux avec tout le monde. Mais dès le matin, il empeste l’alcool. Le voici qui danse la gigue, et fait le pitre en compagnie d’une espèce de grue, russe, polonaise ou américaine. Puis il s’entretient longuement avec elle. Je ne puis croire qu’il s’agisse d’une conversion. (…) Celui-ci a été capitaine pendant la guerre, après avoir vécu 18 ans chez les indiens d’Amérique, et roulé sa bosse un peu partout. Son évêque en fait grand cas, me dit Wauters. Blessé aux jambes, il va à Lourdes, et en juillet dernier, le jour anniversaire de l’apparition, le voilà guéri, qui jette ses béquilles. Etonnant ! ». Un soir de fête, où pour le dîner AD a revêtu son smoking, il revoit l’abbé dans un coin du pont promenade danser « le cancan, en compagnie de la danseuse russo-polonaise, américaine. Quel type ! ».

Le dernier soir avant l’arrivée, une petite fête est improvisée dans la cabine de Dauchez en compagnie de Mr Wauters qui offre une bouteille de champagne, Mr Staes, l’abbé : « Franche et cordiale soirée d’adieu. L’abbé raconte quelques aventures chez les Indiens. Il a subi 3 tentatives d’assassinat de la part des missionnaires protestants et en porte encore les marques. Ce n’est pas par fanatisme religieux, mais dans un simple but de vol que ces messieurs agissaient. Une fois, il empoigne l’auteur d’un coup manqué, le soigne pendant 3 mois à la suite de la formidable raclée que les indiens ont infligées au coupable, et celui-ci se convertit au catholicisme ».

André Dauchez fait quelques autres rencontres épisodiques, notamment avec un jeune ingénieur français qui va passer deux mois aux Etats-Unis pour des affaires de pétrole : « Grand garçon distingué, ayant de bonnes idées en peinture, nous parlons de Bénodet qu’il connaît ». D’après les confidences de Mr Wauters à son sujet : « il a quitté l’école à 14 ans, a été garçon charcutier pendant plusieurs années, et par des cours du soir s’est éduqué à lui tout seul jusqu’à passer brillamment une école de commerce, est devenu secrétaire d’un ingénieur, est ainsi allé en Bulgarie où il a épousé une française… Je lui parle de Philippe à qui il faudrait pour le diriger un homme comme Wauters. Celui-ci conseille vivement à mon fils les langues vivantes, la dactylographie et sténographie, pour commencer ».

Il rencontre également le docteur chef du navire, Mr Bassecq avec lequel il s’entretient sur la gravure à l’eau-forte : « Après le dîner, je donne, théoriquement, une leçon d’eau-forte au docteur Bassecq, qui dessine un peu et a envie de faire de la gravure. Dommage qu’on n’ai pas ici de quoi faire une démonstration ».

Quant au reste des passagers : « Maintenant beaucoup de ces visages inconnus il y a 4 jours me sont familiers. Je connais leurs grimaces, leurs caractères se précisent, mais je sais bien que dans peu de temps le souvenir sera effacé à jamais ».

André Dauchez pense aux siens.

Dès le premier jour, notre voyageur pense à sa famille qu’il a quitté : « Il faut se séparer, et c’est le moment le plus dur…maintenant, chaque minute qui passe va me rapprocher du jour où je retrouverai femme et enfants. ».

 « Je songe que ma petite Luce vient d’avoir ses 3 mois. Que deviennent mes chers petits et leur maman ? Pourvu que là-bas on ne s’inquiète pas trop de moi ! ».

Le jeudi 25 mars, il note : « Déjà huit jours que je suis parti ! Et comme je suis loin des miens. Dieu veuille que tout aille bien là-bas. Mais je songe, le cœur serré, que la distance augmente toujours qui nous sépare, quoi qu’il arrive, il me serait impossible de quitter l’Amérique avant le 14 avril. ».

Dauchez semble s’ennuyer et trouve le temps long. Il ne veut plus lire, ni écrire, et surtout pas travaillé son art. Après une semaine passée en mer, il note : « Je n’ai pas le courage de reprendre un nouveau roman à la bibliothèque et je commence à me trouver un peu désœuvré. (…) Patience, mais ma petite famille me manque bien. ».

L’arrivée à New-York.

Dauchez se lève très tôt pour assister à l’approche du navire des côtes américaines : « Je me réveille à 4h et demi… je monte sur le pont promenade, pas un chat. La nuit est admirable, on ne voit rien que les feux à l’horizon. ».

« Nous passons un bateau feu qui doit être le feu d’Ambron[1], à l’entrée du chenal… Puis une succession de bouées lumineuses et à cloches. (…) La baie se resserre. On pénètre dans la rivière de l’Hudson. Halte à la quarantaine pour les formalités sanitaires. (…) Le chenal longe la rive droite, toute encombrée d’énormes bâtisses mélangées à des maisonnettes, dans un paysage qui rappelle les bords de Seine du côté de Meudon ».

Retenu par les formalités sanitaires et douanières dans l’un des salons, il tente de voir le paysage par les fenêtres. Il aperçoit la grande statue de la Liberté, et d’énormes bateaux au mouillage : « Et cette stupide formalité nous prive du spectacle de l’entrée à New-York dont je me promettais tant de plaisir. Je suis dans un état de rage folle. ». « Un moment, je lâche mon tour et me précipite sur le spardeck d’où j’aperçois les gratte-ciels qui défilent, vision invraisemblable et d’une réelle beauté ».

Après les quelques péripéties de l’accostage et les dernières vérifications, Dauchez se retrouve sur le quai où « s’agitent des multitudes de gens, douaniers, inspecteurs, portefaix, etc… », mais également « …passagers débarquant, émigrants, hommes d’équipage ».

Un vieux monsieur l’aborde avec effusion. Surpris et ne comprenant pas un mot d’anglais, il finit par comprendre qu’il s’agit de Mr Beatty[2] de Pittsburgh qui a fait le déplacement pour l’accueillir à son arrivée : « Je suis désolé de ne pouvoir lui exprimer ma reconnaissance, car il est impossible d’être plus prévenant et affectueux qu’il ne l’a été à mon égard ».

Puis ce sont trois autres personnes qui viennent les rejoindre, MM. Lever[3] et Lockman[4], deux artistes américains, ainsi que Mr Richon, qui servira d’interprète à Dauchez. Avec Mr Beatty et Mr Olsson, ils s’entassent tous les six dans un taxi : « Me voici sur la terre d’Amérique. ».


[1] Il s’agit en fait du bateau-phare Ambrose, balise sentinelle du chenal de navigation du port de New-York.

[2] John Wesley Beatty (1850-1924), peintre-graveur originaire de Pittsburgh et premier directeur du Département des Beaux-Arts du Carnegie Institute.

[3] Richard Hayley Lever (1875-1958), d’origine australienne, cet artiste s’est installé à partir de 1912 à New-York qui sera l’un de ses sujets favoris dans ces années-là.

[4] De Witt McClellan Lockman (1870-1957), peintre originaire de New-York.

André Dauchez: « Cherbourg« , dessin au crayon illustrant son carnet.

A Pont l’Abbé, la galerie Brugal fait peau neuve et expose des oeuvres de célèbres artistes!

Stéphane Brugal expose dans sa galerie des œoeuvres rares, comme ce tableau du peintre belge Paul-Auguste Masui, « Le joueur de biniou », qui a fait l’objet d’une rétrospective au musée de Pont-Aven en 2007.

Expert des écoles de peinture bretonnes et modernes, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 80, Stéphane Brugal expose depuis 17 ans des œuvres d’artistes de renom dans sa galerie d’art de la rue Burdeau, à Pont-l’Abbé. Des peintures d’André Dauchez, Mathurin Méheut, Jean-Julien Lemordant ou Louis-Marie Désiré-Lucas ornent les murs. Et, en ce moment, on peut admirer (et acheter !) des lithographies de Picasso, Bernard Buffet ou des gravures d’Edgar Degas et d’André Derain.

Ce lieu d’exposition assez unique n’était jusqu’à présent ouvert que l’été, il l’est désormais toute l’année. À cette occasion, l’espace a été rénové et de nouveaux éclairages de haute technologie installés, permettant de mettre en valeur les œuvres prestigieuses exposées.

« La rénovation sera complétée prochainement par une nouvelle devanture », indique également Stéphane Brugal, qui souhaite faire de sa galerie un écrin intime et chaleureux à la mesure de la qualité des œuvres qu’elle abrite.

Pratique

Galerie Brugal, 12, rue Burdeau à Pont-l’Abbé. Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 12 h 30 et de 15 h à 19 h. Tél. 06 89 15 56 55 ; mél. sv.brugal@sfr.fr. Site internet : www.brugal-antiquites.com

https://www.letelegramme.fr/finistere/pont-l-abbe-29120/a-pont-iabbe-la-galerie-brugal-fait-peau-neuve-expose-des-oeuvres-de-celebres-artistes-6494312.php

22 décembre 2023

Pont l’Abbé, la galerie Brugal offre un nouveau visage!

Stéphane Brugal est à la tête de sa galerie d’art depuis 17 ans. Ce lieu d’exposition, jusqu’à présent ouvert l’été, l’est désormais toute l’année. Le local a été entièrement repensé. De nouveaux éclairages, une atmosphère chaleureuse et des accrochages judicieux permettent au visiteur ou au collectionneur d’admirer en toute sérénité les œuvres présentées.

Sur les murs, des œuvres d’artistes issus des écoles bretonnes depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980 environ. André Dauchez, Mathurin Méheut, Jean Julien Lemordant, Louis-Marie Désiré-Lucas quelques-uns des noms prestigieux d’artistes dont plusieurs œuvres sont proposées à la vente par Stéphane Brugal.

Galerie Brugal : 12, rue Burdeau à Pont-l’Abbé. La galerie est ouverte du mardi au samedi de 10 h à 12 h 30 et de 15 h à 19 h. Pour tout contact 06 89 15 56 55. Site internet : www.brugal-antiquites.com

https://www.ouest-france.fr/bretagne/pont-labbe-29120/la-galerie-brugal-offre-un-nouveau-visage-ccfbac3a-fa45-4f60-8eca-05f18897bdbc

Macario Vitalis, peintre cubiste de l’école de Paris.

macario vitalis
Macario Vitalis (1898-1989), « composition cubiste », 1946,
huile sur toile, signée et datée en bas et à droite, 32x40cm
Disponible – available

Macario Vitalis naît en 1898 à Lapog dans la province de l’Ilocos Sur aux Philippines. Avec son frère, il quitte son pays pour la Californie où les travailleurs philippins se font embaucher dans les plantations d’ananas. Macario Vitalis fut élève de 1920 à 1922, de l’École des Beaux-Arts de San Francisco (Californie) puis jusqu’en 1924 à celle de Philadelphie (Pennsylvanie).

En 1926, il décide de partir pour la France où il s’installe à Montmartre, puis à Puteaux où il fait la connaissance de Camille Renault. Peintre postcubiste, son art montre une certaine influence de l’exemple de Jacques Villon, qu’il fréquenta dans le cadre du groupe de Puteaux et de la « Section d’Or », avec Albert Gleizes, La Fresnaye, Metzinger. Ainsi, pendant plus de trente ans, Macario Vitalis fréquentera cet établissement, lieu de rencontre de nombreux artistes et intellectuels, où il a peint de petites compositions à même le mur du restaurant.

Puis dans les années 1950, il s’installe en Bretagne, à Plestin-les-Grèves, où il produit des paysages marins, des scènes religieuses, des scènes de la vie quotidienne et quelques portraits. Dans les années 1980, il retourne aux îles Philippines où il décède en 1989.

Une exposition rétrospective est organisée à l’alliance française de Manille en mars 2011 et une sur sa période bretonne à Plestin-les-Grèves du 20 juillet au 15 août 2016.

La Poste française lui consacre en juin 2017 un timbre-poste à l’occasion du 70e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la République des Philippines.

Un article d’Yves Coativy paru en 2015 fait la synthèse de son œuvre breton.

Bibliographie: -Dictionnaire des peintres, Bénézit, Ed Gründ, 1999, Tome XIV, p.292